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Le jeune cinéma ose revisiter les symboles de la guerre – mais les salles sont vides (07/06/2012)

Gate number 5 : porte numéro 5 du port de Beyrouth, porte de l'enfer, porte du soleil. Porte de tous les commerces : des plus oiseux au plus tendre, celui des hommes entre eux, i.e. de leurs échanges. Gate number 5, le film documentaire de Simon Habre, n'est pas qu'un accès aux souvenirs de guerre mais à tout ce que nous étions, à ce que nous sommes encore. Le port de Beyrouth y apparaît paradoxalement comme un port d'ancrage, plutôt qu'un port de départ. L'occasion d'un road-movie sur la transmission ;
par ces vieux chauffeurs qui travaillent au port depuis des décennies et auxquels personne ne fait plus trop attention, mais qui sont porteurs de tant de sagesse et de joie de vivre. Ils ont plus de soixante-dix ans aujourd'hui ; la peau burinée par le soleil et par les charges qu'ils ont dû porter. De Beyrouth à Damas, en Turquie, du Nord au Sud en passant par les « maaber », ces fameux points de passage qui ponctuaient nos existences.
Leur parcours était aussi celui de combattants, parsemé d'obstacles : des bombes autant que des barrages armés et des contrôles d'identité. Haut risque quand la confession du chauffeur n'était pas celle du milicien qui le contrôlait au barrage ou quand les bombes s'abattaient en rafales sur le chemin. Il leur est ainsi arrivé de passer trois jours sous le pont de Barbir dans l'attente d'une accalmie, dormant et mangeant dans les camions. Il y avait toujours de la nourriture dans les camions ; et de l'arak. Ils avaient tout prévu ; à force. Et de façon solidaire : pendant que chrétiens et musulmans s'étripaient au nom de Dieu au-dehors, dans l'enceinte du bassin numéro 5, ils étaient soudés, il y en avait toujours un qui intercédait en faveur de l'autre, au besoin. Chacun de ces hommes a une anecdote ; des anecdotes, à ce sujet. Un tas de petites histoires qui disent la grande. Non pas en termes de qui a tué qui, mais de qui a sauvé qui ; non pas de misères mais de complicité ou de complicités observées - en toute lucidité -, non pas d'amertume mais de souvenirs partagés, pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, ce sont les salles de cinéma qu'ils fréquentaient qui reviennent dans la bouche de plusieurs d'entre eux : le Capitole, le Cristal, le Rivoli, le Byblos, le Dunia... Des noms totalement inconnus aujourd'hui. Qui de se souvenir d'un film indien, américain, égyptien, etc. Qui de se souvenir de telle star et de telle autre, d'un café disparu, lieu de rendez-vous ; du centre-ville grouillant à toute heure de la nuit, à 2h, 3h du matin, et des échoppes des souks où riches et pauvres pouvaient trouver leur bonheur. « C'était plus populaire ; maintenant c'est vide », dit un des interlocuteurs roulant dans une des grandes artères du dénommé « Dantan » (downtown). Quand le dollar a remplacé les piastres, le centre-ville s'est vidé. Les piastres avec lesquelles ils pouvaient tout faire : le sandwich à x piastres, le ciné à y ; ils énumèrent... Les piastres ont disparu et leur vie avec, ou du moins sa qualité. « Maintenant, on ne fait plus rien », dit un des chauffeurs. Le cinéma, ils ne peuvent même plus se le payer. Il reste les cartes et le trictrac. Et l'arak, l'ami de toutes les occasions. Avec lequel ils arrosaient leurs voyages, les franchissements de barrage/ passage et leurs retrouvailles. Tout cela, c'est leur héritage. Héritage violemment dilapidé. Ni Beyrouth, ni le port, ni le centre-ville ne ressemblent plus à ce que ces chauffeurs racontent. On vieillit tous ; Beyrouth, le port, le centre-vlle, eux n'ont pas vieilli, n'ont pas fait de lifting ; ils sont tout simplement défigurés : par les grues, par les tours, par mille détours. Sans visage, qui est-on ?
Heureusement qu'il y a les visages de ces bonhommes empreints de sérénité, d'acceptation tout autant que d'énergie, pour nous rappeler notre identité. Simon Habre a su la filmer et en être fier ; en mettant en avant le visage de son père. Ce père modeste à qui il rend hommage, filmé sans complaisance, même pendant ses séances de dialyse. Le père se livre à la caméra sans pathos mais avec sincérité : il sait que le corps parle ; il lie le début de la dialyse à son chagrin dû à la perte d'un de ses camions. Car il avait investi toute son énergie à acquérir ces camions au fil des ans et à monter une affaire, pour pouvoir envoyer ses enfants dans les meilleures écoles. En dépit cependant de ses quatre heures de dialyse, trois fois par semaine, il dit que ce qui compte c'est la tête. Et lui dans sa tête, il a un rêve encore maintenant - oui, même ceux qui ont beaucoup vu peuvent encore rêver. Le rêve de s'installer dans une bicoque à la montagne, au vert ; élever des perdrix et des cailles pour les manger ensuite. Il n'a aucun problème à dire qu'il veut les manger ; « puisqu'elles font des petits tous les quarante jours », dit-il. « Heureux celui qui a une couche de chèvre dans le Mont-Liban », disait le poète. Ainsi, Simon Habre filme-t-il son père à l'emporte-pièce : l'ongle de l'auriculaire est long, cet ongle typique des hommes du village, les ongles un peu salis - le travail au port -, il ne les a pas soignés pour le film. Ils sont bien tels qu'ils sont ces hommes, bruts de décoffrage ; leurs tourments, ils les chassent par le fait d'être ensemble. Et le port de Beyrouth n'est plus celui de tous les départs mais celui des retrouvailles.
Pourquoi ne pourrions-nous pas nous retrouver, nous autres Libanais, devant de tels films ? Pourquoi les salles sont-elles vides quand les films parlent du Liban et qu'ils sont si bons ? Pourquoi le public discrédite-t-il d'un revers de main ces films, fuyant ce qu'il pense être lourd, pesant ?
Arguant qu'il en a assez des sujets sur la guerre ? Mais la guerre n'est pas que dans le bruit et les flammes. Et puis, on peut voir autre chose dans ces films - c'est une question de regard : de la tendresse, une quête, des questionnements, et pas seulement une retranscription historique des faits d'armes. Ne seraient-ce pas nos propres démons que l'on fuit en détournant notre regard de ces films ? N'est-ce pas ce que cherche à montrer Sector Zero de Nadim Mishlawi ? La bande-son et la caméra ne laissent aucune place à la divagation : les bruits sont ceux de nos esprits hantés par les fantômes de tous ces morts, de cette histoire grinçante de La Quarantaine. Images de morcellement, de fragmentation ; de murs en lambeaux, d'intérieurs détruits, en branle-bas... chaotiques. Comme nous. C'est là qu'elle se passe, la guerre, à l'intérieur de nous. Sector Zero dit l'histoire de La Quarantaine pour dire la nôtre : une histoire de déni, de ceinturage, de violence, de désacralisation, de mise à l'écart. Un état de conflit permanent dans lequel on s'est mis comme on se mettrait en quarantaine : pour se divertir de l'essentiel, pour ne pas avoir à se confronter à la lourde mission de penser, de s'engager et de construire. De la même manière que, selon l'analyste politique Hazem Saghiyeh, le conflit israélo-palestinien a longtemps servi aux gouvernants arabes à faire diversion pour fuir la tâche qui leur incombait de bâtir des États réels en correspondance avec leurs sociétés. Jusqu'au jour où la pulsion de vie a cassé les barreaux. Les bourreaux.

Nicole HAMOUCHE // L'Orient-Le Jour