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Stable. Unstable Beyrouth, à la folie (24/01/2014)

Stable Unstable, Tale3 Nezil dans son titre arabe, est le premier long métrage de Mahmoud Hojeij, produit par Georges Schoucair, et qui regroupe une tête d'affiche impressionnante. Un film de composition où la créativité éclate à chaque scène.

Beyrouth, le 31 décembre. Un jour comme les autres, pourtant différent. Un jour où la joie explose, où la mélancolie implose. Un jour de bilan, un soir de fête. Beyrouth, le 31 décembre. Un immeuble qui ressemble à tous les autres. Avec son «natour», son concierge, ce jovial et exubérant bout d'homme typiquement «à la libanaise» avec son machisme et les résidus du système patriarcal libanais, du laisser-aller, du laisser-faire qui plombe la société dans sa plus grande partie.

Presque toute l'action du film se passe dans un immeuble, son entrée et surtout son ascenseur. Un ascenseur qui ne cesse de monter et de descendre, de descendre et de monter. Tale3 Nezil, à chaque fois transportant habitants et visiteurs. Parmi eux, sept personnages qui viennent consulter leur thérapeute, campé par Camille Salamé. Et voilà, Mahmoud Hojeij aborde un nouveau sujet dans le cinéma local: les maladies, les troubles psychologiques. Ce malaise qui pèse sur tout un chacun, à Beyrouth qui trouble et rend trouble. Il y a celle qui aime tout à la fois son mari et son amant. Celui qui passe sa solitude avec les mannequins qu'il confectionne. Il y a cette mère qui emmène son fils chez le thérapeute, alors qu'il semble clair que c'est elle qui en a le plus besoin. Il y a ce Syrien qui est venu au Liban chercher un espace de plus grande liberté... Beyrouth, la folie d'être. Sensualité, sexualité, amour, trahison, violence conjugale, solitude, colère, rejet, relations conflictuelles, absence, solitude dans l'autre, sacrifice de soi, jeu des apparences, klaxons, feux d'artifice, balles perdues... Beyrouth, cette ville bruyante de trop de non-dits, cette ville où chaque habitant continue de jouer le jeu qu'elle lui impose, à sa manière.

Stable Unstable est une comédie noire, forcément noire. Parce qu'il faut bien le dire, l'avouer, le reconnaître: le quotidien de tout Libanais, de tout Beyrouthin n'est jamais ou noir ou blanc. Il est toujours entre les deux, toujours dans l'entre-deux, toujours à cheval, toujours instable dans la stabilité du pays et stable dans son instabilité. Le paradoxe du Libanais, comédien de sa propre tragédie.

Et la caméra crée la tension
Deux caméras fixes constituent l'essentiel du film, deux caméras fixes qui renvoient le spectateur à lui-même. Seul, face au thérapeute qu'on n'aperçoit que de derrière, ou seul, face à ce miroir imaginaire dans l'ascenseur, chaque personnage toise le spectateur. Pas de répit, aucun moyen de fuir. Chaque personnage est une partie de nous, l'un de nos reflets, l'une de nos images. Comme le dit si bien Hojeij dans sa note d'intention: «Rien n'a besoin de bouger. Quand la caméra reste fixe, elle fleurit. L'image doit rester là où elle devrait être, et tout, tout autour, deviendra vrai». Avec sa caméra fixe, Mahmoud Hojeij a nettoyé notre miroir intime et personnel de tous les résidus impalpables qui le rendaient flou. Avec sa caméra fixe, Hojeij a redonné au scénario toute sa force dans le cinéma, sans recours aux fioritures ou artifices cinématographiques censés servir tel ou tel but. Un scénario qui tient par lui-même, par l'histoire qu'il raconte, qu'il met en scène, par la puissance du jeu des acteurs, par les histoires qu'ils donnent à voir, à sentir et percevoir.

La simplicité, la simplicité tellement humaine, qui dénote de l'ensemble du film est un de ses points forts. Même quand l'écran n'est rempli que d'un personnage qui n'apparaît que l'espace de ces quelques secondes où il emprunte l'ascenseur de l'immeuble, sans qu'il ne prononce aucun mot, sans qu'on ne sache chez qui il se rend, où il va. Certaines scènes se démarquent par leur beauté effrayante, à l'instar du passage où Hassan Mrad nous catapulte en plein visage jusqu'au plus profond des tripes, sa folle instabilité, la démesure de sa solitude en l'espace de quelques minutes de composition magistrale, autant au niveau du jeu que de la mise en situation, au niveau du scénario que de la réalisation et du texte. Epoustouflant. Votre corps se hérisse de mille et mille frissons. Le drame n'est jamais poussé jusqu'au pathos, à l'exception peut-être d'une scène, d'une confession sur le divan. A l'exception peut-être d'un caractère, mais plausible, tellement plausible également.
Lors des dernières séquences, le modus operandi du réalisateur change; le visage du thérapeute apparaît au moment où il n'est plus coiffé du titre de docteur, face à sa femme, à sa propre vie, à ses propres problèmes. A la fin, la caméra se déplace, d'un appartement à un autre, du toit de l'immeuble aux ruelles de Beyrouth, suivant certains personnages dans leur cheminement extérieur. Lors de la scène finale, tout se précipite, dans le prévisible et l'inattendu tout à la fois. Et voilà que la dernière image efface d'un coup le léger flottement final. Le jour s'est levé sur Beyrouth. Un ciel bleu, un vol d'oiseaux, un panorama des toits de la ville. La vie continue, Beyrouth respire toujours. Une année qui s'achève, une autre qui commence. Les personnages du film ne sont plus que de simples habitants, comme on les imagine. Le jour se lève sur Beyrouth, encore et toujours au bord de la folie.

Avec Stable Unstable, Mahmoud Hojeij signe presque un sans-faute. Un film qui expose une réalité libanaise tout en révélant le spectateur libanais à lui-même.
Stable Unstable, Tale3 Nezil, un film où l'intellect croise l'émotion, dans ses multiples nuances et détails, sans jamais tomber dans l'élitisme ou la commercialisation outrancière de mise dans le cinéma local. Le 7e art libanais commence vraiment à naître. Un film qui, sûrement, titillera tout autant l'intelligence du spectateur que sa sensibilité. A voir et revoir, absolument, avec un regard critique, absolument critique, parce que les grandes œuvres le méritent!

Nayla Rached // Magazine