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Balle perdue : entretien avec son réalisateur Georges Hachem (23/11/2011)

Premier long métrage entièrement produit et réalisé au Liban, le film Balle perdue est aussi la première réalisation du metteur en scène Georges Hachem. Voici une oeuvre toute particulière que le cinéphile averti, comme le public en recherche de nos nouveaux horizons, se doit d'aller voir.

Autre caractéristique, ses nombreux prix dont le Bayard d’or de la meilleure image au Festival international du Film Francophone de Namur, le Muhr d’or du meilleur film au Festival international de Dubai, le meilleur scénario au Festival international du film du Caire, ou encore le prix de la meilleure actrice au Festival du Film Francophone d’Angoulême. Auréolé d’un succès conséquent lors de sa sortie en salle au Liban, Balle perdue propose de suivre l’instant de rébellion d’une jeune femme dénommée Noha refusant de prendre pour époux l’homme beaucoup plus âgé que lui a promis sa famille. A cet instant, dans un environnement se déroulant cet été 1976, le destin d’une femme et d’un pays semble ne faire plus qu’un.

Diplômé de l’école nationale Louis Lumière, formé aux métiers de la scène par l’Université Libanaise, le cinéaste Georges Hachem invite le spectateur à découvrir une œuvre atypique où la tragédie grecque se confond avec une modernité qui se lit dans l’image comme dans le son. Œuvre véritablement anxiogène, laissant une grande place aux non dits et à la suggestion, Balle perdue se décline pourtant d’une façon toute linéaire. Ici, les déchirures présentes sont les prémices de destins tragiques à venir.

Parlez-nous de la structure du film ? Sa forme mêle classicisme, de part ses éléments constitutifs, et en même temps modernité – je pense notamment au grain de l’image et aux ambiances sonores.
La dramaturgie de cette histoire telle qu’elle est racontée va droit. C’est-à-dire que ce n’est pas une histoire qui utilise de nombreux développements, ce qui l’apparente un peu à la tragédie classique. Le drame se passe en une journée, dans un lieu unique, avec un déclencheur unique qui est ce mariage promis. L’équivalent de ce classicisme dans le cinéma est le mélodrame. Mon film affiche son appartenance à ce registre tout en mélangeant un destin privé et un autre plus général. Par contre, l’approche ou l’affinement des sentiments se fait avec une acuité que l’on attribue au cinéma moderne. Balle Perdue est donc une dramaturgie qui se réfère à la tragédie classique, donc au  mélodrame du cinéma, tout en cultivant une sobriété, une économie de moyens, un travail donnant essentiellement une part belle au hors champ – à ce qui n’est pas dit, à ce qui n’est pas vu. En même temps, je fouille les personnages à la manière du cinéma des années 70. D’ailleurs, vous parlez de grain de l’image. Ce grain rappelle ce qu’était l’impact visuel du Super 16 mm dont l’âge d’or était les seventies. Tous ces éléments participent à une distance que je voulais créer.

D’où vous est venue l’idée de confondre le destin d’une femme avec celui d’un pays, en l’occurrence le Liban ? Le deux ne sont pas vraiment liés. Pourtant, cette idée transpire tout au long du film. Le film se situe en 1976, date hautement symbolique dans l’histoire de ce pays.
Cette date correspond à un moment de trêve. Après les premiers événements qui ont duré 18 mois, il y eût une trêve. Pour les gens de cette époque, c’était la fin de ce qu’ils appelaient "Les événements". A cet instant, personne ne croyait que cela allait rebondir, et plonger le pays dans une guerre qui allait durée des dizaines d’années. Ce moment de trêve où se situe l’histoire de Balle Perdue correspond bien à l’inconscience des gens d’alors qui ne voyaient pas venir le pire. Le milieu social auquel appartiennent les personnages principaux était en train de glisser, était en train d’imploser sans le savoir. Ce télescopage était intéressant car il permettait de sonder l’intériorité d’une société. Comme un animal, le personnage de Noha ressent ce qui va mal, ce qui va s’effriter. Du coup, elle déclenche le drame familial comme si elle était en avance sur ce qu’allait devenir cette société, sur le fait que ce milieu allait sombrer dans le fanatisme, dans la haine, puis disparaître totalement.

L’inconscience de la société libanaise d’alors est-elle différente aujourd’hui ?
Il est évident que les gens font des erreurs tout le temps. Dans ce sens, ils sont toujours inconscients, ils croient tout savoir et tout le temps. Bref… L’épreuve de la guerre civile n’était pas encore dans leur peau, elle n’avait pas encore agit sur eux. Ce qui s’est passé à cette époque est encore très vivace dans la mémoire des gens, et peut-être que le pire arrivera sous d’autres formes. Aujourd’hui, les gens sont conscients qu’un conflit peut devenir une guerre qui n’a pas de fin, que cela coûte cher en vies humaines, en valeurs…

Au début du film, le spectateur voit souvent le soleil. Vers la fin, c’est l’inverse, on voit beaucoup plus la lune. Pourquoi ?
Ils étaient dans le paysage (rires)… Ce n’est pas qu’une boutade… Je suis une histoire ; je fais le portrait de personnages. Le contexte va avec ! Les éléments vont avec ! Dans la tragédie classique, les éléments cosmiques participaient à la dramaturgie. Pour moi, c’était comme faire un écho à cela.

Vous connaissiez Nadine Labaki visiblement depuis très longtemps (NDLR : qui incarne le personnage principal de Noha) ?
J’ai rencontré Nadine Labaki il y a de cela huit ans, dans le cadre d’ateliers de formations où elle intervenait en tant qu’actrice. C’est comme cela que j’ai découvert ce que j’appelle un talent rare. On s’était promis de se retrouver sur un film. Et puis voilà.

Parlez-nous de la musique ! Là encore, classicisme et modernité se chevauchent. Je pense notamment à ces ambiances qui font presque appel à la musique industrielle, ce qui renforce encore mon idée d’une œuvre anxiogène. On sait que tout va exploser à un moment sans savoir d’où cela partira et quand cela arrivera.
Il faut peut-être dissocier bande sonore et musique. La bande sonore avait pour mission de recréer tout ce Liban, toutes ces ambiances, toute cette menace qui pèse sur les protagonistes - que l’on parle des bruits de sirènes ou d’explosions. A l’inverse, la musique devait apparaître comme un personnage à part entière. Je reviens à mon propos antique. La musique devait souligner toute la tragédie qui se prépare. La musique devait annoncer que quelque chose de plus grave allait arriver dans l’histoire. A côté de cela, la bande son devait donner vie à ce qui n’est pas dit dans l’instant présent. Elle devait donner corps à ce qui est sourd dans un pays qui se croit sorti du tunnel alors qu’il est en train d’entrer dans une suite sans fin.

Balle perdue est votre premier film. Etant donné son succès, vous considérez-vous dorénavant comme cinéaste à part entière ?
Ce premier film arrive après un temps de renoncement. Faire un film au Liban, sur le Liban, ne comportant que des éléments indépendants afin de pouvoir profiter d’une entière liberté d’expression, en d’autres mots ne pas réaliser un film répondant aux exigences de tel ou tel fond de subventions, fut une long périple. La réalisation d’un film est infiniment prenante. Tout ce travail ne permet pas à un réalisateur comme moi d’avoir beaucoup de temps pour la mise en scène théâtrale. Je vais qu'en même essayer de préserver ces deux amours. Je ne sais pas jusqu’à quand cette bigamie continuera.

A votre avis, comment le public français accueillera-t-il votre film ?
Le public français est un public averti. Il aime le cinéma. Il va très vite prendre conscience que ce film propose autre chose qu’une simple carte postale d’un pays lointain, qu’il y a assez de cinéma pour qu’il accroche. Je suis assez confiant là-dessus…

Entretien réalisé par Reynald Dal Barco lors de l’édition 2011 du Festival du Film Francophone d’Angoulême // www.cinemovies.fr