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La Vallée critique Le Monde (16/02/2015)

Il faut trouver le temps, à Berlin, de quitter l'autoroute de la sélection officielle, pour prendre les chemins accidentés des sections parallèles, où prospère généralement un cinéma plus audacieux formellement, et plus vibrant. La programmation du Forum avait cette année très bonne presse, et les quelques films qu'on a trouvé le temps d'y voir ont validé la rumeur. La Vallée d'abord, marquait le retour, en pleine forme, de Ghassan Salhab, chef de file de la génération de cinéastes libanais éclose au début des années 1990.

D'une beauté plastique saisissante, ce film qui puise sa force politique dans une poésie aussi désespérée que ses couleurs sont éclatantes et sa lumière radieuse, provoque la rencontre entre un homme (Carlos Chahine) qui revient à lui, amnésique, après un accident de voiture, et un groupe d'individus qui cohabitent dans une grande maison perdue au milieu de la vallée de la Bekaa.

Le film est situé dans un Liban imaginaire, mystérieux, sorte d'extrapolation du pays actuel, où l'on croise des hommes en armes sur des routes désertes, où la radio crachouille les mauvaises nouvelles (« réfugiés... », « Al-Qaida »), où les métastases du communautarisme viennent gangréner la moindre conversation, où tout semble annoncer l'imminence de la catastrophe - qui finit par arriver. Dans ce climat délétère, paranoïaque, en équilibre précaire, que l'auteur exacerbe par un travail sophistiqué sur le son, une sensualité débordante se distille, qui passe par la musique, les jeux cristallins de surimpressions, la texture et les couleurs des paysages qui défilent, l'érotisme de la danse, une étrange présence animale...

Manière, dérangeante, sans doute, parce que complexe, contradictoire, de sonder l'inconscient d'un pays dont l'amnésie n'est pas le moindre des maux, et dans lequel la violence ne cesse de faire retour. Mais dont la puissance expressive est le signe de la terrible justesse.

Isabelle Regnier // Le Monde