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Ghassan Salhab: "Il y a autant de films que de spectateurs" (08/04/2015)

On le désigne souvent comme le "cinéaste de Beyrouth", mais Ghassan Salhab s'éloigne encore une fois de la capitale avec La Vallée, le second volet du triptyque entamé avec La Montagne. Sixième long-métrage de ce metteur en scène régulièrement encensé par la critique internationale, La Vallée nous plonge cette fois dans l'atmosphère à la fois vaste et confinée de la Bekaa.
Un jour, une route, dans la Bekaa. La lumière vive, les virages, la plaine immense en contre-bas, la montagne de l'autre côté.

On entend le bruit fracassant d'un accident, qui envoie dans le décor un véhicule et son conducteur, un homme dont nul ne sait rien, même pas lui : l'accident l'a laissé amnésique. Il marche le long de la route sous le soleil pendant un long moment sans savoir d'où il vient, ni où il allait avant sa sortie de route.

Il est ramassé sur le bord du chemin par un groupe de deux hommes et deux femmes, dont on ne sait pas grand-chose non plus. Les personnages du film de Ghassan Salhab ne sont pas très causants.

Comme souvent chez le réalisateur, tout est histoire d'ambiance et de lieux. "Pour moi le lieu n'est jamais un décor" affirme-t-il. Là, par exemple, il nous balade loin de Beyrouth, dans la Bekaa Ouest, au fil d'une route et de ses villages, jusqu'à la maison où réside ce groupe d'individus mystérieux. Venus eux aussi d'on ne sait où, ils se sont isolés, ensemble, pour pratiquer une activité artisanale illicite dans un but purement mercantile.

Ils ramènent avec eux cet intrus amnésique, dont ils ne savent que faire.

"Cet homme, c'est un corps étranger", dit Ghassan Salhab, alors qu'on a la chance de discuter avec lui, installés à la table d'un hôtel à Beyrouth, dans le quartier de Badaro. "Et comme tout corps étranger, il est à la fois menacé et menaçant."

Face à lui, les personnages, d'abord plutôt sympathiques, vont se transformer en bourreaux.

Et menaçante, l'atmosphère du film le devient elle aussi peu à peu. "Il y a dans La Vallée, comme dans La Montagne, une impression de désastre sous-jacent," décrit le réalisateur. Le désastre finit par arriver, avec des scènes de bombardement particulièrement éprouvantes. Cependant, les personnages de La Vallée sont dans l'œil du cyclone. Ils ne subissent pas le choc directement, seulement la désolation qui l'accompagne. "D'ailleurs le Liban n'est jamais attaqué de manière homogène, vous savez ? C'est toujours région par région," fait-il remarquer. Il y a toujours des gens qui assistent au désastre sans le subir de plein fouet.

Ghassan Salhab est souvent décrit comme le cinéaste de Beyrouth par excellence. Mais le triptyque entamé il y a quelques années (La Montagne et La Vallée seront suivis de La Rivière), l'éloigne de la capitale.

Il s'explique: "Pendant longtemps j'ai vécu entre Paris et Beyrouth. Puis à partir de 2002 je suis resté dans la capitale libanaise. Et en 2008, j'ai commencé à la subir."

Subir la ville n'était pas forcément dû à Beyrouth elle-même. Libanais né au Sénégal, le cinéaste est "habitué à être à la fois étranger et familier partout où je me rends, partout où je vis. Là, je me suis retrouvé ‘sédentaire'. C'est pendant cette phase que j'ai cherché à développer d'autres lieux. J'ai eu l'idée de ces trois entités: la Montagne, la Vallée, la Rivière."

S'il décrit ces trois films comme les composantes d'un triptyque, il reconnait qu'entre La Montagne et La Vallée, il n'y a pas de lien réel. A part ce quelque chose de l'ordre du "désastre sous-jacent", justement.

De la Bekaa, Ghassan Salhab dit s'y être senti "à l'aise."

"C'est sans doute justement parce que je n'en suis pas originaire," explique-t-il. "Cet espace, je devais en capter la force paradoxale. C'est un lieu à l'atmosphère paisible et tendue à la fois; vaste, mais enserré entre deux chaines de montagnes. Oui, c'est tout sauf un décor," reprend-il.

C'est en tout cas là que le personnage amnésique opère sa sortie de route. Jusqu'au bout, les interrogations sur son identité et ses possibles motivations persistent. Ça tombe bien : le réalisateur ne veut pas "installer le spectateur dans une compréhension immédiate".

"Je préfère être dans l'épure, et que le public y mette ce qu'il veut," dit-il. "Finalement, il y a autant de films que de spectateurs et c'est très bien comme ça. Je crois à la puissance évocatrice du cinéma, de cet art qui peut évoquer et révéler tant de choses... Je ne délivre pas de message, je ne cherche pas à éclairer. Je ne pense pas que l'art puisse nous sauver. Mais je pense qu'il dit quelque chose du monde."

Le tournage de "La Rivière" est prévu pour la fin de l'année prochaine. En attendant, "La Vallée" est projeté au Métropolis Empire Sofil, à Ashrafieh.
Il vient par ailleurs de remporter le prix du Jury Fipresci au Festival du film de Fribourg.

Élodie Morel / iloubnan.info