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La parenthèse désenchantée - Balle perdue (22/11/2011)

Nouvelle démonstration d’un retour en grâce d’un cinéma libanais, Balle perdue s’inscrit dans la parfaite continuité d’une production qui tente d’exorciser le traumatisme des conflits incessants. Mais que la présence dans le casting de Nadine Labaki (réalisatrice de Caramel et de Et maintenant, on va où ?) n’induise pas en erreur : à la différence des mises en scène de celle-ci, Georges Hachem fait le choix d’une certaine sécheresse, loin de toute grandiloquence démonstrative.

Ces dernières années, le cinéma libanais nous a permis de découvrir de nouveaux talents dont notamment Danielle Arbid (Dans les champs de bataille) et le duo Joanna Hadjithomas/Khalil Joreige (Je veux voir). Mais celle qui a remporté la palme de l’adhésion publique, c’est Nadine Labaki qui, en seulement deux films, s’est imposée ambassadrice de charme de son propre pays, au risque de s’en tenir un cinéma de pose et tape-à-l’œil pas enthousiasmant pour un sou. En dépit de ce qui les sépare sur le plan formel, ces cinéastes sont tous travaillés par une même obsession : celle d’utiliser le médium cinéma comme moyen d’exorcisation des traumatismes liés à la guerre. Il suffit par exemple de lire les courriers reçus par des lecteurs libanais au moment de la sortie de Et maintenant, on va où ? pour mesurer l’impact que de telles œuvres (qu’on peut ensuite toujours discuter dans ses partis-pris esthétiques) ont sur un public national en quête d’un écho de leurs souffrances. Mais là où les cinéastes dépassent ce rôle de médiateur que semble induire leur statut, c’est lorsqu’ils parviennent à construire quelque chose en marge de ces conflits qui rythment trop régulièrement le quotidien des Libanais.

C’est un peu le pari que réussit Georges Hachem, né libanais mais exilé en France à son adolescence, et qui décide de retourner dans son pays natal pour venir à bout de ce qu’il n’a jamais pu exorciser. Un peu comme dans le très beau Je veux voir, le conflit restera dans Balle perdue – presque – toujours en hors-champ, devenant une idée abstraite. Mais à la différence de Catherine Deneuve, qui jouait alors une actrice française voulant « voir » à tout prix les stigmates du conflit, le personnage de Noha (jouée par Nadine Labaki) ne souhaite plus être le témoin d’un déchirement national qui a fini par faire naître en elle un insondable sentiment de désespoir. Même une malencontreuse disparition à laquelle elle assiste (et dont est victime son amant) finit par se noyer dans le champ de l’imperceptible, de l’abstraction d’une existence réduite à un non-sens permanent. Le réalisateur, avec une économie de moyens assez impressionnante, ne cherche à aucun moment à proposer une œuvre-témoignage dont l’ampleur serait forcément soutenue par la multiplicité des récits. Il choisit au contraire de prendre ce personnage de vieille fille plus vraiment bonne à marier et à qui on ne peut plus raconter d’histoires, pour rendre compte d’un état d’esprit au tournant de l’été 1976, quelque temps avant la réactivation d’un conflit qui allait s’éterniser sur plus de quinze ans.

Loin des poses dont elle nous dispense à l’envi dans ses propres réalisations, Nadine Labaki offre ici une composition minimaliste et sans fard. Comme réinventée sous la caméra de son complice, l’actrice est de tous les plans, même lorsqu’elle est absente, traînant une langueur que sa propre famille ne comprend pas et qui finit par devenir acte de résistance, de rébellion puis de démission. La brume qui obscurcit le champ de perception de la jeune femme finit par contaminer l’image aux couleurs délavées ; les choix de cadre soulignent assez subtilement la solitude qui emmure chaque personnage au point de faire de leurs discours d’étranges artifices. Le joli tour de force que réussit Georges Hachem est également de parler d’une condition féminine, contrariée par le poids des traditions, sans tomber dans une démonstration empesée. A l’image de sa mise en scène sèche mais discrète, Balle perdue est un film sur ce qui se devine, pas sur ce qui se voit.

Clément Graminiès // critikat.com