Abbout Productions
Search
Join Us On

LATEST NEWS

Quête d’identité dans un pays aveugle (03/03/2017)

La quête d'identité est le motif par excellence d'un cinéma libanais qui ne cesse plus d'être en deve­nir. Souvenons­nous de Beyrouth fantôme (1998), de Ghassan Salhab (mais aussi bien de l'œuvre entière de ce cinéaste, jusqu'au ré­cent et très beau La Vallée), ou bien encore de A Perfect Day (2005), de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas. Perte de mémoire, apnée du sommeil, commotion, retour après un long exil, autant de figures évoquant l'absence à soi­même, d'un héros sans doute, mais plus encore d'un pays en proie à la fragmentation interne, à l'occultation de sa mémoire et aux menaces extérieures qui le désta­bilisent davantage encore. Un mi­racle de vitalité qui fait l'admira­tion, mais qui ne semble plus tenir qu'à un fil, aujourd'hui, dans le contexte explosif qu'on connaît.

Aussi, Vatche Boulghourjian, quadragénaire formé au cinéma à New York, n'y es t'­il pas allé par quatre chemins pour son premier long­métrage au pays, Tramon­tane (Rabih). Le trouble de l'iden­tité se décline en effet dans son
film, au sens littéral du terme, à sa­ voir par les papiers qui sont censés l'attester et qui manquent, tout bonnement, au héros du film. Son nom est Rabih. C'est un jeune musicien aveugle qui doit partir en Europe avec son orchestre de mu­sique traditionnelle pour une tournée. Les ennuis commencent avec la démarche administrative qui est censée les lui faire obtenir.

Voyage spatio-temporel
Accompagné de sa mère, qui pré­sente une fausse carte d'identité, Rabih va rapidement s'apercevoir qu'aucune preuve de son exis­tence n'existe nulle part, pas da­vantage dans les registres que dans la mémoire des hommes. La suspicion de l'administration comme le déni affolé de sa mère ouvrent rapidement la terre sous ses pieds : Rabih n'est pas le fils de ses parents, on lui a menti sa vie durant. Animé soudain d'une sainte colère et d'une détermina­tion sans failles, le jeune aveugle, quittant le foyer familial, entre­prend de forcer les portes du si­lence et de découvrir de qui il est le fils. Le film raconte cette his­toire, sous la forme d'un voyage spatio­temporel qui le mène en divers points du territoire Libanais et dans la profondeur à la fois scellée et cacophonique d'une guerre civile dont les mémoires s'annulent mutuellement.
Car ce voyage en quête, désor­mais, d'une vérité plus que d'une identité se heurte, à chaque étape, à chaque rencontre, aux menson­ges d'une nation, dont l'accumu­lation et l'enchevêtrement font comprendre qu'ils sont nécessai­res à sa survie en même temps qu'ils la promettent, paradoxalement, au retour de ce qu'ils tentent de conjurer. Barakat Jabbour, l'in­terprète de Rabih, vrai aveugle et vrai musicien, offre une présence forte à ce film, auquel on pourrait reprocher, tatillon comme peut l'être un spectateur professionnel, la lisibilité de son programme.
Tant de beautés se conjuguent ici - l'errance dans les villages isolés des montagnes libanaises, la mélancolie puissante des paysa­ges désertés, la musique déchi­rante des mélopées traditionnel­ les arabes, la ténacité du jeune homme à progresser dans la nuit noire et ignominieuse des faux­ semblants - que cette réserve finit par se dissoudre d'elle­ même. Confiée à la compositrice liba­naise Cynthia Zaven, qui a égale­ment beaucoup travaillé avec Ghassan Salhab, la musique, origi­nale ou arrangée, joue d'ailleurs un rôle émotionnel de premier plan dans ce film où le son est ce qui détermine l'être­ au ­monde du personnage principal, pour cette raison sans doute moins assujetti aux illusions et aux apparences que son entourage. Voilà d'ailleurs ce qui rend proprement boule­versant son chant final : un tradi­tionnel arabo­andalou cantillé sur scène et filmé dans la durée, dans lequel le jeune aveugle supplie la nuit de lui donner sa réponse.

Jacques Mandelbaum // Le Monde