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"Balle perdue" : Beyrouth 1976, l'été de tous les dangers (22/11/2011)

En deux films - Caramel (2007) et Et maintenant on va où ? (2011) -, la belle Nadine Labaki s'est imposée, au titre de réalisatrice et de comédienne, comme le nouveau mètre étalon du cinéma libanais, qui transforme la longue tragédie de cette nation déchirée en arme de séduction et d'humour. Cette ambassadrice de charme, comme on dit, sait aussi se mettre au service d'un cinéma plus âpre, a priori moins soucieux de conquérir les coeurs de l'audience internationale. Ce cinéma, tel que l'incarne exemplairement l'oeuvre épurée et inquiète de Ghassan Salhab, produit de loin en loin des films qui mériteraient pourtant d'échapper à la discrétion à laquelle les voue leur originalité.

C'est le cas de Balle perdue, premier long métrage de Georges Hachem, qui renvoie comme beaucoup de films nationaux à cette plaie en vérité jamais refermée que fut la guerre civile. Balle perdue n'est pourtant pas un film de guerre. A l'instar des cinéastes de sa génération, Hachem préfère évoquer indirectement le drame, en mettant en scène le repli de ses conséquences intimes. Un repli qui caractérise bien aussi l'époque à laquelle se déroule le film. L'été 1976 est en effet ce moment où le pays traverse une période d'accalmie précaire imposée par la paix syrienne, entre les premiers massacres de 1975 et la reprise d'un conflit atroce qui durera jusqu'en 1990.

C'est en ces jours que Noha (Nadine Labaki), une jeune femme entrant dans la maturité, se prépare à célébrer son mariage au soulagement de son entourage. Père absent, mère aliénée par la soumission à la tradition, soeur aînée devenue vieille fille en raison de la brutalité de leur frère. A quinze jours des noces, Noha hésite pourtant encore. Elle revoit un ex-fiancé, dont la mère a fait capoter leur union. Tout se détraque à partir de là. Le programme du film, qui bascule de l'étude de moeurs attendue à une peinture impressionniste discrètement onirique. Et à partir de la décision, sans raison objective, de la jeune femme de ne plus se marier.

Piqûre de guêpe

Deux grands moments déterminent et affermissent son refus. Le premier est une scène de nature, durant laquelle Noha et son ex-amoureux assistent, cachés dans les fourrés, à l'exécution de sang-froid d'un prisonnier par un groupe armé. Le jeune homme, qui veut intervenir, est kidnappé par ce groupe, tandis que Noha, qui ne s'est pas montrée, s'en sort avec une piqûre de guêpe qui ne va pas tarder à la défigurer, à l'instar du venin qui est en train de se répandre dans la nation libanaise.

Le second moment est une scène d'intérieur, un repas organisé par son frère, au cours de laquelle les familles des futurs mariés sont réunies. Noha y reconnaît, sous les traits d'une chrétienne au discours exalté, l'une des exécutrices aperçue tantôt. Son malaise déchaînera la colère de son frère.

Assez remarquable est la manière dont Hachem dépeint ce moment d'intimité comme une scène de sourde mais pure terreur, liée au joug des fidélités tribales et au poids inexorable de la tradition. Tout cela, qui reste, sur le plan de l'intrigue proprement dite, assez ténue, ressort en termes de mise en scène d'une grande suggestivité et d'une grande justesse. Il ne restera dès lors au conflit que de reprendre, en broyant à la fois l'héroïne et le pays, tous deux porteurs d'une beauté destinée à la flétrissure, tous deux victimes d'une union jamais consommée.

Jacques Mandelbaum // Le Monde