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La journée particulière d’une femme au Liban (23/11/2011)

Avec la sortie de Balle perdue, œuvre centrale d’un triptyque cinématographique, 
le cinéaste libanais Georges Hachem s’affirme comme un auteur de premier plan.

Tout commence avec la Messe du soir, un film de vingt-deux minutes en noir et blanc, l’histoire d’une femme de trente ans, mariée, dans le Liban de 1941, alors sous mandat français. Elle n’a pas d’enfant et c’est son manque. Puis il y aura la Chenille (quarante minutes), l’histoire d’une autre femme qui se trouve libre à la quarantaine, au début des années 1980, après l’assassinat de Bachir Gemayel, lors d’une sorte de trêve dans l’invasion israélienne, au temps des obus « inconscients ». Ce sont des histoires de femmes qui, dans des contextes historiques précis, font que leur vie bascule. Avec Balle perdue, un long métrage, ces trois films se font écho et ont pour point commun qu’ils se passent au Liban. Sur une seule journée. Pour Balle perdue, il s’agit d’un jour de l’été 1976 à un moment où la guerre civile semblait s’apaiser, celui où Noha, magistralement interprétée par Nadine Labaki, jeune femme « enfermée » au sein d’une famille de la classe moyenne, chrétienne maronite, est prise du désir de fuir ce « Liban silencieux » et inquiétant. Georges Hachem a alors onze ans. Aujourd’hui, il dédie son film à sa sœur et me fait part de son sentiment de petit garçon : « Je vivais un schisme entre l’anarchie quotidienne de la guerre et le maintien de valeurs morales mais l’horreur des massacres n’est pas la condition humaine. C’est une exception qui rentre sournoisement dans les esprits et pousse à la séparation, à vivre en soi. » Avec intensité.

Le fait de venir vivre en France, vingt-trois ans durant, a donné à Georges 
Hachem d’autant plus le goût de Beyrouth et le désir du cinéma « qui permet de travailler sur l’inconscient dans sa mission première de détenteur de mémoire, de fondateur d’identité, d’illustrateur de mythologie, de gestionnaire de trauma ». Ainsi, Georges Hachem a une idée très mature de cet art encore à inventer. Sa manière de suggérer ne vient-elle pas du fait que ses personnages eux-mêmes ne dominent pas la situation et aussi que l’enfant qu’il était à l’époque, réincarné en deux petites filles plus vraies que nature, fantasme plus qu’il ne comprend ? La suggestion crée une distance éthique et le questionnement, le hors-champ visuel et les sons off, la participation.

Balle perdue voudrait nous faire vivre la fin d’un cauchemar car « l’histoire se passe à un moment où les Libanais croyaient que la guerre était finie, les camps palestiniens ayant capitulé. Ils étaient prêts à tourner la page, à revenir à la vie, à se marier ». Mais c’est compter sans avec la rébellion de Noha, sa pensée en marche, son histoire enserrée dans un temps clos. Balle perdue a une forme théâtrale classique, une unité de temps, une journée, de lieu, un quartier nord de Beyrouth, d’action, se marier ou pas. Et une forme cinématographique tout en densité : la caméra est statique lorsque les personnages sont en action et elle les explore lorsqu’ils sont assis dans un salon. Ce qui crée un cinéma chirurgical de l’intériorité. Georges Hachem scanne les êtres à l’instant précis où, implosifs, ils basculent dans la folie. Du côté de Noha, c’est afin d’échapper au culte du conformisme de classe, à la conformité de l’image qui s’aligne. En dérivant avec sérénité.

Michèle Levieux // www.humanite.fr