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La Muse, le poète et la cinématographe (23/11/2011)

Après avoir remporté le Muhr du meilleur film arabe au Festival international du film de Dubaï, le Bayard d’or de la meilleure cinématographie au festival du film francophone de Namur, le Prix du meilleur scenario au Festival du Caire et le Prix Espressione Artistica au Festival de Rome, Balle Perdue est sorti en janvier dernier au Liban culminant pendant plusieurs semaines au sommet du box office!

Un film rare qui marquera surement l’histoire du cinéma libanais. Nadine Labaki y interprète une femme au bord du précipice. A l’Adèle H. de Truffaut répond la Nadine N., de Georges Hachem. Telle une héroïne de Strindberg ou d’Ibsen, elle incarne à la perfection cet instant de la vie où tout chavire. A l’origine de ce film, la plume du cinéaste Georges Hachem qui puise dans le théâtre de la vie des personnages cousus sur la mesure d’un poème. Et enfin, un regard complète le projet : celui de la directrice de la photo Muriel Aboulrouss. La première femme chef opératrice du monde arabe a joint son talent à ce rêve. Entretien triptyque.

Nasri Sayegh.

 

Scène 1 -  La Muse

Extérieur/Nuit. Un soir de janvier 2011. Achrafieh / Beyrouth. Il est 19h et des gouttes de pluie. Loin du tumulte d’une ville inquiète, un journaliste, la trentaine, s’engouffre dans une impasse. A sa droite un portail.  Au travers, on devine une terrasse verdoyante. Il sonne, la porte s’ouvre. Attenants à ce carré de verdure, deux pièces. A droite une salle de montage, à gauche, un studio d’enregistrement. Le son et l’image face à face. Il ne s’agit pas d’un duel mais d’un mariage, celui d’une réalisatrice et d’un compositeur.

L’espace du studio son est exigu. Le journaliste trébuche sur une note de guitare. Contrebasse et Xylophone le retiennent dans sa chute. Puis un sourire. Celui de Nadine Labaki. L’entretien a lieu dans le studio d’enregistrement. Le sourire de Nadine s’accoude aux rebords du piano. Et la parole se délie. A peine a-t-elle fini le tournage de son dernier film, Nadine s’attelle au montage. Son compagnon de vie, Khaled Mouzanar qui tisse la musique du film nous prête son studio le temps de quelques mots. La veille, Nadine assistait à la Première de Balle Perdue dans lequel elle interprète de rôle de Noha. Entretien.

Qui est Noha ? Noha est une femme perdue qui vit un très grand décalage entre ce qu’elle a envie d’être et ce qu’elle se permet d’être. C’est une femme qui fait face à la pression sociale, familiale. Elle doit se marier parce qu’elle approche de la trentaine mais en même temps elle se réveille et comprend ce qu’elle désire vraiment. Elle enfreint toutes les règles et c’est là qu’elle va dévier.

Ces pressions sont elles le propre de la période racontée dans le film?Je ne pense pas. Son histoire n’est pas limitée à cette histoire particulière du Liban. Beaucoup de femmes libanaises vivent cela jusqu’à nos jours. Evidemment il y a le contexte politique qui diffère, la guerre qui aggrave la situation. Mais ce que Noha vit, il m’arrive parfois de le ressentir moi même. Surement pas dans ces extrémités mais il n’en demeure pas moins que la peur du regard des autres et la crainte de ne pas être à la hauteur de ce que les gens attendent de nous restent présentes. Certaines envies folles sont freinées par peur du regard des autres. Pas seulement pas peur mais aussi par amour pour mes proches. Dans le cas de Noha, c’est par amour pour sa mère qu’elle décide de se marier.

Cette pression vous suit elle dans votre cinéma ? Je pense que l’autocensure fait partie de moi. Même si je dois dire des choses provocantes, j’ai appris à les dire d’une manière douce, subtile en ayant recours par exemple à la dérision ou à l’humour. Je sais que je m’autocensure naturellement, mais pas dans le mauvais sens. Cela fait partie de ma personnalité maintenant. Je ne veux pas heurter.

Regrettez-vous cela ? Non, car je ne ressens pas de frustration. Je dis les choses. Je n’ai pas besoin de provoquer. Pour moi la provocation ne mène nulle part. Elle crée un obstacle et le message ne passe plus. Ce que j’ai envie de dire je le dis, à ma manière.

Donc pas de « Caramel » version trash en vue ? Je ne ressens pas ce besoin maintenant. Peut être que plus tard je connaitrais une rébellion. Qui sait ? Mais pour le moment je pense que je dis les choses comme je veux.

Votre notoriété vous impose-t-elle davantage de pression ? Désormais on m’attend au détour, le prochain film doit être mieux que le premier ! Mais je ne rentre pas dans le jeu. Je suis dans ma bulle, je me protège. Mais c’est aussi une pression que je me crée moi-même. J’ai envie que les prochaines étapes soient encore plus réussies que les premières.

Parlez-moi de votre rencontre avec Georges Hachem. J’ai rencontré Georges il y plusieurs années lors d’un atelier sur le jeu devant la camera. Je me souviens de beaucoup de choses, de phrases qui restent.  Mon envie de retravailler avec lui ne m’a plus quittée. Quand il m’a proposé Balle Perdue j’ai immédiatement dit oui

Comment avez-vous abordé personnage ? Naturellement, instinctivement. Je ne prépare pas. Ce sont des choses qui viennent toutes seules. Je ne réfléchis pas trop à l’avance.  J’observe beaucoup les gens, le monde. La nature humaine me fascine !

Et le moment où Noha sombre ? Sa chute ? C’est intuitif. Noha doit être comme cela à ce moment là, c’est tout. Dans mon cinéma aussi j’essaye d’être au plus prés de la réalité, c’est peut être pour cela que je choisis des non acteurs.  Par besoin que la personne ne rentre pas dans la peau de quelqu’un d’autre mais qu’elle soit vraiment ce quelqu’un. Dans mon cinéma je recherche les instants de vérité.

Pourquoi faites vous du cinéma ? Pour embellir ma vie ? Je suis bénie par une belle vie mais j’ai besoin d’évasion et le cinéma me permet de vivre d’autres histoires. Ecrire, réaliser et jouer me permettent d’expérimenter ma nature plurielle, d’explorer des vies potentielles. J’aime créer un monde dans lequel  je peux évoluer et vivre pendant des mois. Quand je réalise un film, je vis à travers de nouvelles images. C’est un besoin d’échapper à la routine. C’est aussi mon seul moyen de m’exprimer. Je ne sais ni chanter, ni peindre mais je sais créer des images. J’aime aussi partager ma vision du monde avec le public.

Comment s’est déroulé le tournage avec Georges  Hachem ? Georges est un être humain incroyable ! J’étais en totale confiance. Je me sentais aimée, protégée. C’est essentiel pour un acteur. Il est précis, méticuleux, intelligent et sensible. Je ne me sentais pas fragile. C’est très rare de faire confiance à un autre réalisateur car je le suis moi-même. Je me suis donc oubliée. Même si mon rôle était dur, je n’ai pas ressenti de difficulté. Je me suis jetée !

Qu’avez-vous ressenti en voyant le résultat ? Emue.  J’étais surprise d’être émue par Noha. En général les acteurs ont du mal à se voir. Certains penseront le contraire étant donné que je joue dans mes films. Cela voudrait dire que je m’aime beaucoup.  C’est peut être au contraire parce que je ne m’aime pas assez. Jouer dans mes propres films c’est pour moi un défi. Lorsque je  joue, je me cache derrière un masque, j’expérimente une nouvelle personnalité. Il devient légitime pour moi de jouer la folle, de m’arracher les cheveux, de me mettre en danger.

Quels sont vos maitres de cinéma ? Je n’ai pas de maitres. J’apprécie le travail de certains réalisateurs comme Lars von Triers, Woody Allen, Almodovar, Scorcese (les anciens), les Frères Cohen.

Si vous étiez un film lequel seriez vous ? Blanche neige et les 7 nains ? (Rires)

Si vous étiez une musique ? Il faut demander Khaled ! Rires.

Si je vous dis Beyrouth ? (Long silence).  Je vous réponds contradiction. Dans tout ! Des sentiments, des architecture, des structures, de la politique.

Nadine Labaki qui êtes vous ? Moi-même je ne le sais pas.

Khaled Mouzannar entre dans le studio. La pause entretien s’achève. Le film attend.

Khaled, si Nadine était une musique ? Le prélude numéro 1 de Bach !

 

Scène 2 - Le Poète

Extérieur /Jour. Rue Huvelin Beyrouth.  Janvier l’après midi. Le réalisateur Georges Hachem attend devant un bistrot. Le journaliste trentenaire est à l’autre bout du trottoir. Il s’avance luttant contre la pluie. Le réalisateur impassible observe le journaliste le temps de sa marche. Long moment. Immobile. Georges Hachem ne bouge pas. En préambule d’un bonjour, le réalisateur murmure : « C’est une scène de cinéma ! » Action !

Qui est Noha ? Noha est un être humain implosif. Comme tous les êtres implosifs, elle est sujette à des révoltes à retardements, des révoltes inattendues. C’est un être rebelle qui peut exploser sans crier gare. Ce qui le met en dissonance avec le monde qui l’entoure, c’est son exigence d’être au plus prés de ses sentiments. Le monde va de compromis en compromis, Noha de son coté est régie par ses sentiments, elle ne saurait les trahir. Et quand la rébellion est pure rébellion, celle-ci devient une nécessité de vie ou de mort.

Votre Noha existe-t-elle dans la réalité ? Tous les personnages du film sont des réminiscences et des amalgames faits à partir de la vie réelle. Mais Noha en tant que telle n’existe pas. Ce qui m’intéresse dans les personnages de fiction ce sont les catégories, les entités d’êtres humains. Noha appartient à cette famille de personnages qui ne plie pas, qui ne sont pas malléables dans leur rapport avec le monde. C’est un peu comme dans les tragédies grecques. Le héros qui prend subitement position et ne peut plus reculer, jusqu’au bout, coute que coute, jusqu’à en perdre la raison.

Justement le découpage de votre film fait penser à la tragédie grecque… Ce n’est pas tant une référence à la tragédie grecque qu’une référence à la notion de fatalité. Qu’est ce qui anime le destin des êtres ? Quand est ce qu’une vie bifurque ? Qu’est ce qui organise la suite des événements dans un jour particulier ? Il est vrai que l’histoire se déroule en une seule journée, dans un seul lieu, avec une seule action : je ne veux plus me marier et c’est peut être en cela que le film se réfère au théâtre classique.

Ou se situe la rencontre entre la tragédie grecque et la tragédie libanaise ? La fatalité dans la réalité libanaise de 1976 c’est la guerre. Et les acteurs de la guerre n’y sont pas visibles. C’est l’équivalent de ces dieux que l’on ne voit pas et qui décident du destin des héros des tragédies antiques.

Pourquoi Nadine Labaki ? A l’origine je suis acteur ; aujourd’hui auteur réalisateur. Quand j’ai rencontré Nadine il y a 8 ans, pour moi c’était une évidence. Nadine est une perle rare. Elle a toutes les qualités requises pour le jeu cinématographique. Depuis on s’est promis de travailler ensemble.

Vos réalisateurs fétiches ? Je n’ai jamais été un fanatique, je ne connais pas l’adulation. Pour moi la meilleure école c’est d’approcher les films des autres à distance. Il y a ceux dont on aime voir les films et il y a ceux qui nous influencent. Ma première révélation cinéma c’est Ingmar Bergman. J’aime Orson Welles et Fellini. Mais si je dois parler de réelle parenté je dirais Bergman, Cassavetes et Bresson.

Quel est votre premier souvenir cinéma ? J’avais 5 ans lorsque je suis allé pour la première fois au cinéma… pour voir un film d’adultes ! Je n’avais pas commencé par les dessins animes. Le cinéma se situait dans le centre ville de Beyrouth. Le cinéma « Metropole ». Une grande salle, un film égyptien avec Souad Hosni… et le film s’appelait L’amour perdu. Je n’ai plus jamais revu ce film mais je me souviens d’une chose: la couleur rouge.

De quelle couleur est balle Perdue ? Vert. Une variante infinie de tous les verts possibles.

Pourquoi faites vous du cinéma ? Pour moi la vie va trop vite. J’ai besoin de revenir en arrière et de la raconter à nouveau. Je fais du cinéma pour ne pas perdre de vue la vie. J’essaye de la retenir autrement, de la recycler, de l’étirer. Par ailleurs, je viens d’une famille nombreuse dont je suis le plus jeune. Enfant je percevais ma famille comme une troupe de théâtre. Je suis né dans la fiction.

Un théâtre comique ou tragique ? Plutôt du Tchekhov !

Georges Hachem qui êtes vous ? Je suis un curieux. Curieux du fonctionnement des choses de la vie. J’aime démonter les mécanismes.

Un mot sur Beyrouth ? Eldorado !

Muriel Aboulrouss en un mot ? Lumière en inversant les lettres ! (Rires) C’est trop facile ! Je dirais plutôt Soldat. Soldat pour la cause de l’art

Et enfin Nadine Labaki ? Sphinx

 

Scène 3 – La cinématographe

Intérieur Nuit.  Beyrouth. Un appartement rue Clemenceau. Tournage de Balle Perdue. L’équipe s’active. La coiffeuse et le maquilleur apposent leurs dernières retouches sur les acteurs.  D’un coup de pinceau, leurs  visages sont prêts à recevoir les lumières du cinéma. Pour certains il s’agit de la première fois. Leurs cœurs battent le trac. L’oreille attentive en perçoit le tempo.  Quelques sons plus loin, on entend un cliquetis. Une machine, un moteur ? Il s’agit de la respiration de la camera. La boite à image attend le silence puis l’action. Les acteurs révisent leurs textes ; elle se concentre,  se remémore ses lumières. A ses cotés sa gardienne. Muriel Aboulrouss. Magicienne de l’image, elle invente les lumières d’un soir de Beyrouth 76. En 16 ou en 35 Muriel conjugue ses rêves au millimètre près.  Dans Balle Perdue, l’image se vit comme un manifeste de poésie, une éclosion de lumière. Entretien.

Votre rencontre avec Georges Hachem ? J’ai rencontré Georges à l’université Antonine où il est chef du département audiovisuel. Un jour il m’a parlé d’un projet. Il souhaitait tourner trois films : un court métrage (Messe du Soir), un moyen métrage (Balle Perdue) et enfin un autre court-métrage (La Chenille). Les trois films devaient former  un triptyque sur la condition de trois générations de femmes. Une idée extraordinaire qui m’a immédiatement enchantée. Etant en tournage,  je n’ai malheureusement pas pu filmer le premier court. En Juillet 2009, Georges me propose une nouvelle fois d’embarquer sur sa Balle Perdue et là je savais qu’il ne fallait pas rater cette chance. Balle Perdue est une aventure inoubliable. Georges Hachem n’est pas juste une rencontre, c’est un cadeau de la vie.

Qu’est ce qui vous a attiré dans ce projet ? A la lecture du scenario, ce qui m’a plu c’est la description des scènes et les dialogues. C’était la première fois que je lisais un scenario aussi visuel, profond, avec des dialogues écrits d’une façon intelligente et naturelle. La lumière même était écrite. Je l’ai sentie. J’ai aussitôt perçu la chaleur et le grain, j’ai senti le soleil brûler ma peau, les couleurs, la guerre dans le noir, les rayons de la lune bercer le jardin et j’ai senti le jaune virer au vert lorsque la mort prenait le dessus. Georges Hachem est un scénariste incroyable et un réalisateur à part entière.

Comment avez vous composé la lumière, cette ambiance tragique. Le vrai travail de préparation consistait à rechercher la dominante de l’image, la dose du grain, les costumes et les décors avec Petra Abou Sleiman. Ensuite sont venus, avec la bénédiction de Georges, le choix du S16mm, du filtre chocolat durant le jour, de la 500ASA. La lumière, elle, s’est écrite avec le soleil. Tous les extérieurs jours sont filmés en lumière naturelle. Les intérieurs/nuit étaient basés sur le travail des appliques lumineuses en accord avec des boules chinoises. Le vrai challenge pour moi a été le jardin éclairé par la lune. Pour cela nous avons utilisé des ballons gonflés à l’Hélium survolant le jardin. Je voulais que la lumière raconte l’histoire avec le plus de crédibilité et d’authenticité possibles.

Un but atteint puisque votre travail a été récompensé par le Bayard d’or de la meilleure photo. Comment avez-vous vécu ce moment ? Première réaction : des larmes de gratitude et une avalanche d’émotions extraordinaires ! Deuxième réaction: la responsabilité qui vient avec. Troisième réaction: la vie continue, ce n’est qu’un prix ! Il y en aura d’autres… ou peut être pas ! Ce qui compte le plus c’est ma passion et mon auto critique qui font que j’apprends toujours. Je peux et je dois toujours faire mieux !

Vous êtes la première femme chef opérateur dans le monde arabe. Avez-vous ouvert une voie? J’ai découvert assez tard que j’étais la première et en tout cas je n’ai jamais pensé à la chose de cette façon. Quand je suis derrière ma camera, je ne suis ni femme, ni homme, je suis une lumière. Celle de l’histoire que je raconte.

Vos ambitions ? Des ambitions? J’en ai beaucoup ! J’ai l’ambition par-dessus tout  de faire des films à thèmes universels, des films qui peuvent changer une vie, inspirer, toucher. Car pour moi le cinéma c’est avant tout une affaire d’émotions. Des émotions qui frappent le cœur. Mon rêve c’est d’écrire en lumière des films et des histoires. Ou? Comment? Pourquoi? Je laisse ca à la force d’attraction, à l’univers… Je suis née pour cela, le reste se fait tout seul … ou presque

La lumière et Muriel Aboulrousse: une histoire d’amour? Oui ! Une histoire d’amour existentialiste. Physique, mystique ou cinématographique, sans lumière on n’existe pas ! Et c’est dans le noir qu’on l’apprécie le plus.

Votre premier souvenir cinéma? Bruce Lee ! Je l’adore !

Des films fétiches ? Tout peut m’inspirer: la vie, des affiches, des cartes postales, des polaroids, des photos mais je n’ai pas de films fétiches. J’ai néanmoins des préférences comme Bergman, Kubrick, Orson Wells et bien sur Cinema Paradiso de GiuseppeTornatore.

Enfin, dernière question, qu’avez-vous tatoué sur votre poignet ? Un soleil!

Nasri Sayegh // ELLE Oriental