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Simon El Habre, un monteur de mémoire (03/04/2011)

Auteur d’un premier documentaire déjà dix fois récompensé (après avoir été diffusé dans une cinquantaine de festivals, et toujours en circulation), Simon El Habre a le triomphe tranquille. Avec ‘The One Man Village’, présenté pour la première fois en octobre 2008, il réalise un film sensible, mature et non seulement beau, mais à sa façon utile aussi. Car à travers le portrait de son oncle, habitant isolé d’un village de montagne détruit, où il s’occupe de ses vaches et des quelques visiteurs qui passent cultiver le week-end leur lopin de terre, c’est un Liban subtil qu’il laisse transparaître, aux prises avec toute sa complexité.

Le cinéma s’impose
Le cinéma pour Simon El Habre s’est imposé comme une solution, alternative aux voies toutes tracées qui lui semblaient réservées. Lorsque l’on naît en 1975 au Liban, l’orientation professionnelle est inexistante et se résume à quelques possibilités. Alors le cinéma est la solution "pour ne pas devenir médecin, ingénieur civil, architecte ou avocat, les voies courantes", comme volonté de rester hors des sentiers battus. Du coup, il entre en 1994 à la toute récente Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), "sans culture cinématographique particulière", mais où la formation consiste justement à s’essayer tour à tour aux divers métiers du cinéma. Et alors que tout candidat normal place au-dessus de tout autre poste la réalisation, il se spécialise peu à peu en montage, "naturellement, parce que le plaisir d’avoir les rushs entre les mains, la minutie du travail" s’accordent à son caractère paisible ; "la réflexion décisive que nécessite le montage, pour laquelle on dispose d’un peu plus de temps que pour le tournage"  lui va bien. En fin de cursus, il bénéficie d’un désistement à la Fondation européenne pour les métiers de l’image et du son (FEMIS) et, entre 1998 et 2000, il se spécialise définitivement en montage à l’école parisienne. À son retour, il commence à enseigner la discipline à l’ALBA et, parallèlement, travaille en tant que monteur freelance sur des courts et longs métrages, fiction ou documentaire; il a monté ‘1958’ le long métrage de Ghassan Salhab sorti en 2010.

Le cinéma portrait de la société
Pourtant l’envie de réaliser est là, mais plus forte qu’elle encore, "l’envie d’aborder certains sujets", comme celui de la mémoire au Liban, sans pour autant faire les choses frontalement. ’The One Man Village’ est un portrait en miroir de la société, "à travers un homme simple, incarnation de milliers d’autres" qui ont connu la guerre et qui vivent aujourd’hui avec elle, dans ses restes, dans les vides aussi, qu’elle a laissés. "L’attachement à une terre, le passage des proches, l’isolement, sont autant de manière d’inviter à questionner un héritage lacunaire à bien des égards". Pour autant, le réalisateur n’attribue pas au cinéma le pouvoir de changer la société, "il s’agit bien plus à travers ses propres préoccupations de tenter de susciter la réflexion du spectateur", en évitant tout didactisme. Le cinéma, cela dit, contribue nécessairement à combler une part des vides, ressentis individuellement ou repérés dans la société. En ce sens, il n’y a pas de distinction à opérer entre le documentaire ou la fiction, "l’un met en scène des personnages qui jouent leur propre rôle tandis que l’autre fait intervenir des acteurs qui jouent le rôle de quelqu’un d’autre, tout dépendant ensuite de l’interprétation du réalisateur". Comme si le cinéma ne pouvait avoir pour support qu’une réalité toujours prégnante quoiqu’on tente, le documentaire a cet avantage qu’il permet de "construire un film dans l’interaction continue avec les personnages, l’écriture se faisant au fur et à mesure des rencontres et des discussions".
Et c’est presque logiquement que le prochain film d’El Habre sera un nouveau documentaire. La réalisation du premier avait pris trois ans - recherches, préparations, tournage et post-production compris. Grâce au succès, le nouveau dont la préparation a débuté à la fin du mois de juillet 2010 pourrait être plus rapide, mais la question est secondaire. "Il s’agira du portrait de trois ou peut-être quatre camionneurs du port de Beyrouth, des gens normaux encore, âgés de la soixantaine et ayant donc connu la guerre et ayant toujours travaillé sur le port, toujours employés aujourd’hui". S’il y a un point commun avec ’The One Man Village’, c’est bien la mémoire, "abordée par des questions quotidiennes", sans chercher à rappeler des faits, parce que ceux-ci sont toujours là, transformés. "Ce qui m’intéresse c’est de chercher comment se manifeste la guerre aujourd’hui, elle est inévitable dans le cinéma et dans les arts en général, car elle est encore partout, nous n’en sommes toujours pas sortis, et c’est à travers la perception qu’ont les gens de ce passé dans leur vie actuelle que je parviens à comprendre comment la mémoire fonctionne. Il ne s’agit donc pas de faire des films sur la guerre en tant que telle, mais de voir comment elle vit encore aujourd’hui, sans que ce soit toujours bien admis".
 
Thomas Chikh // www.agendaculturel.com