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"Je veux voir" : la star sur le champ de bataille (02/12/2008)

C'est une figure souvent moquée : l'acteur vedette qui passe très vite en un pays marqué par le malheur - George Clooney au Soudan, Angelina Jolie au Cambodge. Les cinéastes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ont emmené Catherine Deneuve dans le sud du Liban, quelques mois après que la région eut été dévastée par les combats entre le Hezbollah libanais et l'armée israélienne.
Tout part de cette demande, formulée par l'actrice à l'écran : "Je veux voir." Et ce film bref (1 h 15), présenté à Cannes cette année, qui n'est ni une fiction ni un documentaire, plutôt un essai, tente, tantôt gravement, tantôt légèrement, de voir comment l'on peut répondre à cette exigence.

La vedette française s'embarque dans une voiture avec un bel acteur libanais, Rabih Mroué, qui lui apprend le Liban en quelques heures, puisqu'il faut faire l'aller-retour entre Beyrouth et la frontière avec Israël dans la journée.

La frontière sur laquelle se tiennent les réalisateurs passe entre la fiction et la réalité. Les acteurs tiennent leur propre rôle et rien de ce qui advient ne sort du vraisemblable. Ni les milices chiites qui empêchent l'équipe de filmer dans les quartiers sud de Beyrouth ni les avions israéliens qui simulent des attaques au-dessus de la campagne.

Je veux voir est aussi un film très écrit, qui confronte avec délicatesse deux expériences, celle du Libanais qui retourne dans sa région d'origine, et celle de la Parisienne qui voit ce qu'elle a voulu voir. A la séquence qui montre la déambulation catastrophée de Rabih Mroué dans le village de sa grand-mère, détruit par les bombes israéliennes, répond la promenade de Catherine Deneuve sur une route qui mène à la frontière libano-israélienne, parcours qui nécessite une imposante mobilisation diplomatico-militaire.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige n'évitent pas le ridicule inhérent à la posture des vedettes en zone de conflit. Mieux, ils l'analysent, le distillent. Catherine Deneuve joue le jeu avec un courage et un humour séduisants. En parcourant les champs de ruines, elle demande à son compagnon de voyage pourquoi il ne met pas sa ceinture de sécurité, obsédée par des détails triviaux qui tiennent à distance les horreurs du paysage. Lors de la réception officielle qui conclut son périple, elle prend à merveille le regard vitreux qui vient lorsqu'un diplomate entreprend de vous expliquer la situation du pays dans lequel il est posté. Et aussitôt après, elle s'illumine en retrouvant Rabih Mroué.

Ce joli travail d'actrice qui fait semblant de ne pas en être une contribue à faire de Je veux voir plus qu'une entreprise théorique. Catherine Deneuve et Rabih Mroué donnent chair aux interrogations des metteurs en scène qui se demandent ce que peut une caméra face aux canons. Comme dans un champ de tir cinématographique, Je veux voir permet d'évaluer la portée et les limites d'un geste cinématographique au lendemain d'une catastrophe guerrière.

Thomas Sotinel // Le Monde