Ghassan Salhab, par monts et par vaux
L'Orient Le Jour

Applaudi dans différents festivals (Toronto, Abou Dhabi et Berlin), le film La Vallée, réalisé par Ghassan Salhab et produit par Abbout Productions/Georges Schoucair, sort cette semaine au Metropolis Empire Sofil. Une occasion de revoir l'univers de ce cinéaste de talent.

Un homme apparaît sur une route désertique au milieu d'un relief aride. Il est ensanglanté et sous le choc après un accident de voiture. Recueilli par quatre individus dont il répare l'auto, il sera emmené chez eux dans une ferme où ils semblent pratiquer de louches activités. L'homme est amnésique et ne se souvient de rien. Peu à peu, alors qu'il cohabite avec ce groupe d'inconnus, la méfiance s'instaure et la tension monte.

Une tessiture organique
C'est ainsi que commence La Vallée. Œuvre à mi-chemin entre le réel et l'irréel, l'action se situe dans la Békaa, cette région du Liban encerclée par deux montagnes mais dont on connaît bien les voisins. Ghassan Salhab retrouve après la montagne cette vallée qui, pour lui, n'est pas de tout repos. Bien au contraire. Malgré un relief plat et apparemment tranquille, le feu couve sous la cendre. L'espace de la Békaa est fondamental et joue un rôle primordial dans le film. « Quand je travaillais sur la montagne, confie-t-il, j'étais à Ouyn el-Simane. Étant un gars de la mer et aimant les oppositions, je trouve dans les cimes un lieu de quiétude. J'avais besoin de sortir de Beyrouth car cela faisait trop longtemps que je la subissais. Je ne suis ni un naturiste, ni un naturaliste, ni même un cinéaste du tourisme. J'ai travaillé avec des éléments de la nature mais, durant le tournage, je sentais cette anxiété me gagner et je pensais alors au sujet de La Vallée. »

C'est ainsi que le projet est né. Si ce film fait partie d'un triptyque comportant La Montagne et La Rivière, le lien qui relie ces films serait simplement organique, issu de la tessiture du film, chargée de tension.
Chez Ghassan Salhab, tout est contraste, « comme notre pays qui est plein de paradoxes », dit-il. Une ferme, mais au décor moderne, des images rapides de paysages suivies d'une lenteur lourde et oppressante ; des scènes de repas qui se juxtaposent avec d'autres où l'on fabrique des produits illicites. Mais aussi une paix à la limite fictive qui annonce le début du désastre. Par des surimpressions d'images, des plans qui se superposent et des tiroirs qui en ouvrent d'autres, le réalisateur réussit à créer une atmosphère hypnotique et sensuelle, où règne une étrange incertitude, « comme un glissement de terrain » dit-il. Ici, le fictif côtoie le réel, et la beauté esthétique vous saisit aux tripes sans vous abandonner. Si l'amour, la danse sensuelle sous une musique sophistiquée sont des gestes empreints de poésie, ils sont aussi douleur. Même la lumière de cette vallée, supposée éblouir, fait mal. C'est encore une fois une de ces grandes contradictions qui se côtoient dans le film.

L'incertitude, ce terrain glissant
« Au Liban, nous sommes dans des paradoxes permanents, dit Ghassan Salhab. La Méditerranée n'est pas un lieu calme. Il est chargé d'histoires, de querelles et de barbarie. Qu'est-ce que j'en fais ? Je préfère en tenir compte sans pour autant le dire à haute voix, ni prétendre sauver le Liban. »
Né au Sénégal mais revendiquant une triple identité, libanaise, sénégalaise et française, Ghassan Salhab, qui s'est fait connaître par Terra Incognita et Beyrouth fantôme, balade ce regard d'étranger sur tout ce qui l'entoure. Se retrouve-t-on dans ce pays ? est une des questions abordées par le film. D'ailleurs, ce n'est pas par hasard que le personnage incarné par Carlos Chahine est atteint d'amnésie car, comme tous ces Libanais qui sont en déni, il semble étranger à ce qui l'entoure ainsi qu'à son propre corps.

Le réalisateur ne prend pas le spectateur par la main. « Ce n'est pas un enfant et je crois à ses formidables intelligence et richesse. » Son rôle ainsi que celui de son cinéma est d'évoquer, de poser des repères, et libre au spectateur d'interpréter à sa manière. Abbas Kiarostami disait : « Je fais des films avec des trous pour que le spectateur les remplisse. » Consacré cette année comme meilleur réalisateur du monde arabe, Ghassan Salhab refuse le clonage, la pensée arbitraire et la soumission aux modes.

« On me reproche de ne pas être assez réaliste. Ce à quoi je réponds : si je voulais être réaliste, je n'aurais pas fait du cinéma. Par contre, je suis un passionné, mais pas d'une manière béate. Par ailleurs, ce dont je suis fier c'est que mes films ne donnent pas l'impression d'être bon marché alors que leur financement est minime. J'ai la chance d'avoir de merveilleuses personnes qui m'entourent, me soutiennent et croient en mon travail. J'aimerais bien sûr reconquérir plus de spectateurs mais pas aux dépens de ma manière de travailler ni de ma vision du cinéma. Je suis aussi heureux que le film puisse aller dans les festivals comme Berlin, Toronto ou Abou Dhabi et qu'il soit bien accueilli parce que cela me permettra d'avoir des fonds pour d'autres films à venir. »
«Si j'avais un plus grand budget, conclut-il en rigolant, j'aurai fait plus de films, pris mon temps, mais je n'aurai pas changé ma conception du cinéma.»

Colette KHALAF // L'Orient Le Jour