Journal d’une jeune fille
Antoine du Jeu // Cahiers du Cinéma

Tourné sans autorisations puis censuré, Amal, qui n’est pas un cas isolé (voir notre dossier égyptien en fin de ce numéro), montre l’intransigeance du gouvernement égyptien vis-à-vis de tout ce qui pourrait raviver le souvenir de la place Tahrir (le port du gilet jaune a ainsi été prohibé, il y a peu). Pourtant ce premier long métrage n’a rien d’un brûlot politique —jamais le mot «dictature» n’y est prononcé, bien qu’il n’y ait pas de terme plus juste pour définir la situation politique actuelle. Après un moyen métrage sur les policiers (Force majeure, également interdit), Mohamed Siam s’attache ici au quotidien d’Amal, adolescente intrépide et attachante, nièce du maire du Caire, qu’il suit de ses quinze à ses vingt ans durant la période post-révolutionnaire. Le documentaire se décompose en cinq parties et chacune, plus ou moins longue, équivaut à une année; la révolution de 2011 vaudrait donc pour l’An 0, une année blanche depuis laquelle les compteurs ont été remis à zéro et les cartes redistribuées. C’est que, à travers le portrait d’Amal, c’est le métabolisme de tout un pays que le cinéaste retranscrit. Mais la force du film est précisément de préférer à la grande fresque politique l’intimité d’une vie, les bouleversements du pays étant toujours perçus depuis l’expérience personnelle d’Amal.

Le film se déroule donc dans le temps de l’après. La révolution a eu lieu et Amal elle-même a déjà enduré bon nombre de traumatismes: mort du père tant aimé quand elle a neuf ans, un premier amoureux tué lors de l’émeute du stade de Port-Saïd, une tentative de suicide… Comment espérer grandir sereinement? Après sa tentative de suicide, Amal se rend compte que son âme «refusait de sortir de son corps». Diagnostic magnifique qui sous-tend l’ensemble du film. Car si ses souvenirs douloureux sont égrenés au fur et à mesure, qu’elle en est prisonnière comme l’âme dans son corps, la reconstruction d’Amal est portée par une furieuse énergie qui transforme ses chagrins les plus inconsolables en formidable élan révolutionnaire. Elle déplie cette mécanique qui fond dans la révolte le sentiment d’injustice et le deuil primitif, tout ce qui, chez Amal, explique son impression d’être toujours incomprise. Sentiment de solitude que renforce la mise en scène, avec ces gros plans l’isolant dans le cadre et insistant sur ses fossettes, ce sourire doux-amer qui révèle une dentition quelque peu enchevêtrée, et court le long de ses grosses joues d’enfant. On peine effectivement à l’envisager adulte, comme si elle-même se refusait à l’être.

Si, au fil des ans, Amal connaît peu de métamorphoses physiques (hormis à vingt ans, lorsqu’elle tombe enceinte), ses vêtements en revanche témoignent de ses bifurcations. Elle passe ainsi du sweat à capuche au voile, même si l’un comme l’autre lui restent imposés par l’ordre patriarcal, de manière évidente avec le voile et plus tacite avec ces sweats, noir ou violet, avec lesquels elle se fond parmi les hommes lors des manifestations, comme un feu follet, toujours prête à narguer un policier. Mais outre ses fanfaronnades urbaines, plusieurs scènes attestent de sa stupéfiante lucidité politique. Ainsi celle où elle tient tête à sa mère, juge de profession, qui s’apprête à voter pour les militaires alors qu’elle ignorait la corruption du régime Moubarak et qu’elle n’a de la révolution qu’une image télévisuelle. Le cinéaste les sépare dans le cadre au cours d’un intense champ-contrechamp où Amal, filmée en gros plan à vif, rappelle qu’elle aussi a été violentée par la police, et bout de colère face à sa mère plutôt amusée par sa détermination, prise de dos, floue. Car contrairement à sa mère plus frivole en la matière, Amal a compris que la politique était une affaire sérieuse: les militaires instaureront à nouveau la dictature. Ce retour en arrière, la narration l’adopte avec un prologue et un épilogue similaire, un peu lourd en symbolique certes, mais ce phénomène de boucle se retrouve de manière plus intrigante dans le dispositif formel: aux images tournées par Mohamed Siam se mêlent des vidéos de famille que le père défunt avait prises durant la petite enfance d’Amal. On la voyait déjà se donner en spectacle, faire le pitre à chaque anniversaire, soufflant au passage les bougies de sa mère. Le cinéaste prolonge ce regard paternel qui veille sur la jeune fille, aussi fasciné qu’amusé par sa gouaille naturelle, lui offrant ainsi, pour ses vingt ans, un beau journal intime.