A Perfect Day : à Beyrouth, face à une disparition
Le Monde

Ils vivent et travaillent ensemble depuis qu'ils ont dix-huit ans, et se connaissent depuis qu'ils sont nés, en 1969, à Beyrouth. Khalil Joreige et Joana Hadjithomas viennent de réaliser A Perfect Day, dernier très beau volet, et sans doute le plus abouti, d'une oeuvre dont ils parlent d'ailleurs plus volontiers comme d'un "travail". Le terme évoque mieux la nature de leur pratique, qu'ils conçoivent comme un work in progress et qui s'inscrit aussi bien dans le champ du cinéma que dans ceux des arts plastiques et du débat intellectuel.
Total et radical, leur engagement l'un envers l'autre, et envers l'art, fait spontanément penser à celui de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Leurs personnalités, leur esthétique et leur propos ont beau être fort éloignés de ceux des deux cinéastes français, quelque chose les en rapproche, qui tient à une foi dans un projet au long cours, et à l'impression de solidité qui se dégage de leur alliance.

Posez une question à l'un, il vous répond par un "nous" d'autant plus fort qu'il en appelle à une génération entière d'artistes libanais qui ont grandi pendant la guerre, et qui cherchent aujourd'hui à faire entendre leurs voix singulières. Sous forme d'installation, de fiction ou de documentaire, le travail de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige se nourrit d'une histoire commune où se conjuguent la violence de la guerre civile, celle peut-être aussi grande de l'effacement de ses traces depuis la loi d'amnistie de 1990, et les tiraillements d'une vie partagée, pour le meilleur et pour le pire, entre l'Europe et le Liban. Dans A Perfect Day, ils se penchent sur la question des disparus, dont le nombre au Liban est évalué à 17 000 personnes.

Peut-on continuer de vivre dans l'attente éternelle du retour d'un être aimé ? Est-il possible d'en faire le deuil ? Comment déclarer morte une personne dont le corps n'a jamais été retrouvé ? Deux personnages sont ici confrontés à ces questions aporétiques : Malek, un jeune homme d'une trentaine d'années en proie à des attaques de narcolepsie, et sa mère Claudia : le film retrace la journée au cours de laquelle, quinze ans après la disparition de leur père et mari respectif, ils se rendent chez le notaire pour le déclarer officiellement mort.

Dans une mise en scène sophistiquée qui oscille entre sensualité et abstraction, la narration se déploie dans des cadres superbes, comme une partition musicale. La ligne de basse est donnée par Beyrouth, ville en ébullition permanente marquée par la frénésie des destructions et des constructions immobilières, la pollution des voitures, et l'ivresse des nuits de fêtes.

Chacun avec son rythme propre, les corps des deux personnages, dont la respiration est par moments finement mixée à la musique du film, sont ici les solistes. Alors que Claudia rechigne à déclarer le décès de son mari, alors qu'elle reste prostrée chez elle, Malek, lui, se noie dans le tumulte de la ville, rivé à son téléphone portable et aux sollicitations continuelles des messages publicitaires.

Malicieusement détournés selon une technique voisine du "cut up" littéraire, ceux-ci dialoguent avec toute une série de micros-événements qui, un peu comme dans les films d'Elia Suleiman, construisent un canevas de phrases burlesques minimalistes qui ponctuent subtilement la partition globale.

Des deux personnages, Malek est celui qui se frotte au monde, qui recherche les sensations, les émotions, l'action. Il tente de se délivrer de sa maladie du sommeil, en même temps qu'il s'accroche à une histoire d'amour manifestement en ruines. Entravé par tout - les embouteillages, le chantage affectif de sa mère, les crises de narcolepsie, les volte-face de son amie, les masses humaines et les décibels des boîtes de nuit -, il semble dans l'attente d'un feu vert, d'un réveil par lequel il commencerait enfin à respirer, à vivre pleinement sa vie d'individu.

Lui et sa mère apparaissent ici comme les deux versants d'une même réalité, celle d'un pays auquel le refoulement a été imposé comme projet politique, en même temps que la marche forcée vers un artifice, une réalité de substitution.

Isabelle Regnier // Le Monde