A Perfect Day - Critique Les Inrockuptibles
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Par rapport à la vision périphérique qu'offrait l'étonnant Cendres, précédent court métrage de ce tandem de réalisateurs sur une veillée funèbre au Liban, A Perfect Day présente un recentrage plus classique sur la figure du héros sans qualités, loser et go-between dérivant sans fin dans la nuit beyrouthine. Mais le mutique Malek (Ziad Saad), au physique de mannequin élégamment négligé, n'est qu'une image, un ectoplasme qui sert de guide dans ce nouveau portrait de la ville, pas très éloigné dans son principe des films de Ghassan Salhab (Beyrouth fantôme, Terra incognita).
Encore une fois, comme dans Cendres, il est question du passé, de la guerre civile qui a endeuillé le Liban, des absents. Non seulement le père du héros, Malek, a disparu depuis quinze ans, non seulement sa mère s'emmure dans sa solitude et dans son deuil, mais Malek lui-même existe à peine. Poursuivant mollement son ex-petite amie, fréquentant de façon sporadique un chantier (où il travaille, croit-on comprendre), Malek souffre d'une combinaison d'apnée du sommeil et de narcolepsie, qui le fait s'endormir un peu partout (boîte de nuit, auto, banc, etc.). Donc il n'est jamais tout à fait là. C'est un peu un zombie, qui s'exprime peu, et brille par sa tiédeur (même pour Zeina, qu'il relance sans trop insister). Cette manière chic d'être là sans peser, sans faire écran entre le spectateur et le réel, est une des plus belles caractéristiques de ce film tourné in vivo dans un Beyrouth abordant une phase bouillonnante de sa renaissance, au cœur même de ses nuits chaudes, avec comme principal vecteur de communication le téléphone portable. En dehors de la disparition non résolue du père (un cadavre découvert dans le chantier est une fausse piste), ce film linéaire, qui suit les trajets incessants de Malek en auto, au point qu'on peut parler de street-movie, offre peu de mystère par rapport aux œuvres itinérantes d'Antonioni, qu'il rappelle par son sentiment de vacance, de dérive au fil du temps ­ notamment Blow up ou Profession : reporter.

La limite de A Perfect Day est de ne pas laisser planer de sentiment métaphysique d'incomplétude autour du héros. On n'y trouve pas non plus la bizarrerie tragi-comique de Cendres, où les membres d'une famille, censés enterrer un mort qui a déjà été incinéré, le remplacent par un figurant. Il y a certes quelques intrigantes fausses pistes (le cadavre du chantier, le pistolet du père trouvé par Malek), mais la beauté du geste que constitue ce film est ailleurs ; précisément dans cette généreuse trouée, quasi documentaire, dans le réel, qu'accomplit le héros en nous guidant dans ce dédale libanais où il erre presque sans but.

Pour les cinéastes, il s'agit avant tout d'enregistrer et d'accompagner la métamorphose de la psyché libanaise. "Nous vivons dans un pays profondément communautariste", expliquent Hadjithomas et Joreige, ajoutant que leur travail "se fond à la frontière d'un réel, dans un territoire où se pose la question de l'émergence d'un individu, vecteur de la pensée et donc de l'opposition, et plus encore qu'un individu, d'un sujet politique singulier". A Perfect Day ne narre donc pas tant l'évaporation d'un fantôme que la gestation d'une chrysalide, d'un être neuf, d'un corps politique libanais, au sens individuel et collectif, libéré de toute entrave.

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